Action culturelle

Autour de Mantovani

accentus a invité les étudiants du Master Lettres et Création littéraire, cohabilité par l’Université du Havre et l’Ecole Supérieure d’art du Havre et de Rouen (ESADHaR), à l’un des concerts à l’Opéra de Rouen Haute-Normandie qui ont servi de support à l’enregistrement « Mantovani voices ».

A l’issue de la soirée, ils avaient carte blanche pour nous livrer le récit de leur expérience dans la forme littéraire de leur choix. Découvrez la proposition d’Elsa Escaffre, lauréate de notre concours pour la création étudiante, dans la catégorie « hommage littéraire » réservée aux étudiants du Master.

 

« Morphing » d’Elsa Escaffre

« Les chorégraphies vocales débutent dans l’ombre. Craquement léger des fauteuils, chuchotements, derniers murmures striant la nappe de silence. Dès les premières minutes, tout fait son, entre dans l’espace du chant. Comme en écho déformé, les bruits furtifs entrent en résonance avec le chœur. Sur scène, les voix se répondent, se fondent les unes dans les autres, se détachent, s’isolent parfois, puis recomposent un ensemble. Sans cesse, l’alliage change, la combinaison des voix diffère, se remodèle. Le chœur fait vriller ce qu’il était quelques secondes auparavant, ne se tient jamais pour acquis. Il échappe, glisse entre les doigts. Déplie une forme élastique, fuyante.

S’en saisir demande d’y renoncer. Seulement être à l’écoute. À l’écoute nue. Dans la présence sans commentaires. Sans l’attache des mots pour se tenir. Se laisser prendre à l’absence de termes choisis pour dire ce qui s’entend. Les langues qu’on ne comprend pas resteront incomprises. S’essayer seulement à être dans l’espace que les voix créent, reprennent, remontent autrement.

Le sur-titrage ne dira pas tout. Il s’oubliera, peu à peu, quand les voix montent d’un point à l’autre, quand elles l’emportent sur la diction, les mots préalables. Ne reste que des intuitions, des amorces toutes aussi fidèles que les plus précises retranscriptions. C’est peut être ce qu’il faut y entendre. Reconnaissance de sonorités, biaisée parfois, alternée avec une complète perte des repères sonores. Exactement. C’est là qu’il faut se tenir. Dans la pleine présence à ces chants qui se dérobent, reviennent accrocher des notes, s’approchent, et continuent leur mouvement. Les voix se coursent et ouvrent des espaces de disjonction, décrochent du temps mesuré.

Se laisser moduler par les variations, les mots découpés autrement par le chant, les voix qui entraînent la matière sonore aux lieux inattendus. Au bord, au point de bascule. Taire le langage et, désarmé, muter sous les impulsions du chœur. »